Ces rêves qu’on piétine, Sébastien Spitzer



Ces rêves qu’on piétine – Résumé

Au crépuscule de la Seconde Guerre Mondiale, enfouie sous la terre d’un Berlin dévasté par les bombes, une femme se prépare à mourir. Elle fait partie des derniers hauts dignitaires du régime nazi, un destin improbable quand on sait qu’elle a fui la vie modeste à laquelle elle semblait prédestinée, élevée par une mère seule et pauvre, et un homme juif, un héritage encombrant quand on prône l’aryanisme.

Son nom ? Magda Goebbels, épouse du ministre de la Propagande.

Pendant ce temps, ailleurs, des déportés sortent des camps de concentration, évacués par une armée en déroute qui s’efforce de dissimuler dans le sang et dans la haine les traces de ses forfaits. L’un de ces hommes emporte contre lui des documents d’une valeur inestimable : des lettres, des messages, écrits par des dizaines de détenus. La preuve que tout ceci a existé, que ces êtres partis en fumée dans les crématoriums des camps ont foulé la Terre.


Auteur.
Taille du livre304 pages.
Note – ★★★☆☆

Ces rêves qu'on piétine, Sébastien Spitzer

Avis sur le roman « Ces rêves qu’on piétine » de Sébastien Spitzer

Le roman de Sébastien Spitzer entrecroise deux lignes narratives que tout semble opposer.

D’un côté, l’histoire de Magda Goebbels, la « Première Dame » du régime nazi, épouse du ministre de la Propagande Joseph Goebbels. Hitler n’affichant pas publiquement ses relations amoureuses, Magda, avec sa blondeur, ses sept enfants élevés sous les caméras de la propagande nazie, a naturellement pris la place de « figure allemande idéale », incarnation de la famille parfaite et de la pureté raciale prônée par les nazis.

Lorsque débute le roman Ces rêves qu’on piétine, cette vie de grandeur est sur le point de prendre fin. Magda tue l’ennui des jours mornes, enfermée dans le sous-sol de Berlin dans le bunker d’Hitler, refusant de fuir. Elle se prépare au suicide, porte de sortie choisie par les derniers fidèles du Führer pour ne pas affronter l’humiliation de la défaite, pour ne pas continuer à exister dans un Reich qui n’est pas celui qu’ils voulaient construire.

L’extrémisme à l’extrême… ou à l’extrémité.

Magda Goebbels aurait pu connaître un destin bien différent… et c’est là que Sébastien Spitzer entrecroise son histoire avec une autre. En effet, elle est née auprès d’une mère très pauvre, non mariée – un choix douteux pour l’époque, l’identité de son père biologique restant assez floue. Elle a été élevée par un commerçant juif, Richard Friedländer, qui lui a donné son nom.

Dans sa jeunesse, elle a noué une amitié avec une jeune femme, Lisa, dont le frère Viktor Haïm Arlozoroff était un sioniste convaincu. On raconte que Viktor et Magda ont entretenu une relation amoureuse passionnée, avant que Magda n’épouse le riche industriel Günther Quandt, grande fortune allemande.

Un passé qui aurait pu mener ailleurs. Qui aurait pu faire de la jeune Magda l’épouse d’un Juif. Qui aurait pu la pousser à partir en Palestine, Viktor y ayant émigré en 1921. Mais dans un tragique et ironique ressort, elle a choisi l’Allemagne… et le ralliement à un régime qui haïssait les Juifs, gommant son passé pour épouser un antisémite convaincu, Joseph Goebbels, suivant Hitler comme son ombre avec une fascination presque amoureuse.

De ce destin surprenant, Sébastien Spitzer s’inspire pour croiser l’histoire de Magda avec celle des Juifs déportés dans les camps. Parmi eux, Friedländer, qui a élevé Magda et a fini ses jours dans le camp de concentration de Buchenwald.

Le roman débute alors que la Seconde Guerre Mondiale touche à sa fin. La guerre s’effrite dans d’ultimes lambeaux de résistance, l’armée allemande en déroute se laisse aller sans remords à de terribles exactions, cherchant à effacer ses traces, à gommer un peu plus l’existence de ceux qu’elle a persécutés.

Les déportés qui peuvent encore marcher sont poussés hors des camps, poussés à marcher sans fin pour fuir l’avancée du front de libération, des « marches de la mort » qui ont fait des milliers de victimes supplémentaires. Spitzer imagine la détermination de l’un d’entre eux à survivre. Parce qu’il transporte un trésor, sans valeur financière mais d’une valeur humaine et historique phénoménale : des lettres, des messages, des noms, écrits par les prisonniers des camps.

Le témoignage de ce qu’ils ont été, de ce qu’ils ont vécu, dans un monde où l’on mourait sans laisser de trace, évaporé dans la fumée jaillissant des cheminées du crématorium. Certains savaient qu’ils n’en réchapperaient pas… mais se sont battus pour qu’il n’y ait pas d’oubli, pour laisser une trace de l’enfer des camps.

Un homme la transporte avec lui, espérant survivre à l’épreuve des marches de la mort pour porter la vérité à ceux qui sauront l’écouter et l’entendre.

Le roman est une fiction, qui s’inspire de quelques éléments réels (ce que l’on sait, par exemple, des derniers jours d’Hitler dans son bunker, du sort tragique des enfants Goebbels, etc) mais en offre une interprétation personnelle. Sébastien Spitzer imagine par exemple les lettres que Richard Friedländer aurait pu écrire à Magda, connaissant son destin…

D’un point de vue historique, il convient donc de prendre ce livre avec des pincettes. En effet, certains éléments ne sont pas des vérités historiques avérées : par exemple, Spitzer avance la théorie que Friedländer était le père biologique de Magda Goebbels. Un historien allemand, Oliver Hilmes, a effectivement avancé cette théorie sur la base d’un document d’archives… mais d’autres sources incitent à la prudence concernant l’interprétation qu’il faut en faire.

De même, la portée exacte de la relation entre Viktor Arlozoroff et Magda Goebbels, très romancée dans Ces rêves qu’on piétine, est en réalité plus floue sur le plan historique.

Un certain recul s’impose donc, le risque étant que les lecteurs peu connaisseurs de cette période de l’histoire voient dans ce roman une valeur biographique plus forte qu’elle ne l’est réellement. L’auteur a la transparence d’effectuer lui-même cette mise en garde à la fin du roman, expliquant qu’il s’est inspiré de sources concrètes (notamment le journal de Joseph Goebbels lui-même, publié chez Gallimard en plusieurs tomes) mais en inventant aussi une partie de l’histoire.

Je comprends en partie le succès populaire de ce livre : s’il est léger sur le plan historique, il fait la part belle à une approche très « émotionnelle » de la situation. Sébastien Spitzer a mis des mots sur le vécu de ces gens, qu’ils soient victimes ou bourreaux. La lassitude morne, l’ennui, la défaite grise et sale qui remplit tous les pores et tous les recoins du bunker de Berlin, suscitant la mélancolie de ceux qui voient leurs rêves de grandeur s’effondrer. Les effets terribles des camps sur les corps et les âmes et la force de puiser, quelque part en soi, le rebond sauvage qui permet de survivre.

C’est un roman qui vous met des images fortes en tête. Pour ma part, ayant peut-être un peu plus de « connaissances historiques » que la moyenne sur cette période, j’avoue avoir eu du mal à me laisser emporter par ce côté romancé.


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