Enfants de nazis, Tania Crasnianski : porter un héritage haï



Enfants de nazis – Résumé

Comment vivre avec un nom que l’on sait terni à jamais par les actes d’un ascendant ? C’est la question qui anime Tania Crasnianski dans ce livre, où elle dresse le portrait de huit enfants nés de parents nazis, ayant occupé des fonctions centrales sous le Troisième Reich.

Leur père s’appelait Himmler, Göring, Hess, Bormann, Höss, Hans Frank, Albert Speer ou Mengele. Ils ont connu une enfance dorée, souvent préservés de la guerre et de ses privations… avant de réaliser que leurs parents avaient joué un rôle dans l’Histoire, un rôle qui leur a valu la prison, la cavale ou une condamnation à mort.

Comment se construit-on en tant que personne et en tant qu’adulte quand on reçoit un tel héritage ? Qui devient-on soi-même ? Peut-on se libérer de ce poids ? Des questions traitées en filigrane, à travers le parcours de vie de ces « enfants de nazis ».


Auteur.
Taille du livre273 pages.
Note – ★★★☆☆

Enfants de nazis, Tania Crasnianski

Enfants de nazis – Mon avis sur le livre de Tania Crasnianski

Ce livre explore un sujet intéressant, dont la portée dépasse d’ailleurs celle du nazisme : dans quelle mesure un enfant peut-il se construire quand son parent lui laisse un héritage lourd à porter, en particulier lorsque c’est un héritage qu’une société entière condamne ?

Les sujets de la transmission « transgénérationnelle » nourrissent de nombreux débats parmi les psychologues notamment… avec, souvent, le sentiment que l’on reçoit quoi qu’il arrive quelque chose de ses parents, même quand ce quelque chose prend la forme d’un manque ou d’une insuffisance. Un quelque chose qui, ensuite, va s’entremêler avec nos expériences de vie propres, vers la construction de notre personnalité d’adulte.

Que se passe-t-il donc lorsque l’héritage parental semble occuper tout l’espace tant il est particulier ? C’est ce qu’ont dû vivre tous les enfants de nazis, ceux de la génération ayant suivi celle des hauts dignitaires du Troisième Reich et autres commanditaires de la barbarie nazie.

La doctrine nazie plaçait la famille au cœur de ses valeurs. Non pas en tant que « cocon familial » motivé par une idée de bien-être de l’enfant… mais plutôt dans une perspective raciale, grande ambition nazie. La promotion d’une « race » allemande pure impliquait de donner de la valeur aux enfants, à leur naissance, à leur éducation physique, intellectuelle et mentale. Les nazis avaient ainsi développé tout un système autour de l’enfant.

On peut ainsi mentionner les Lebensborn, des usines à bébé où des Allemandes estimant représenter le standard de la race aryenne pouvaient aller « rencontrer » des hommes eux aussi considérés comme des modèles de pureté raciale (en d’autres termes, des SS) pour concevoir et accoucher d’enfants.

On peut citer toutes les expériences menées, dans les camps notamment, par des tortionnaires comme Mengele, qui ont cherché à percer les secrets de la gémellité dans une perspective eugéniste.

A une échelle plus personnelle, les dignitaires nazis étaient eux aussi en devoir d’avoir des enfants, beaucoup utilisant d’ailleurs ce prétexte idéologique pour entretenir des relations avec plusieurs femmes, arguant que la polygamie était nécessaire à la survie comme à l’expansion de leur grande nation.

Tania Crasnianski a choisi de dresser le portrait de huit de ces enfants, une courte biographie qui rappelle qui étaient leurs parents, dans quel cadre ils ont grandi et comment ils ont évolué par la suite à l’âge adulte.

Vous le verrez, certains ont été incapables de se détacher de cet héritage, incapables de percevoir leur parent comme un criminel de guerre… et sont restés sympathisants du nazisme, proches de mouvements néo-nazis où ils sont, de fait, considérés avec la déférence que l’on réserve aux « héritiers de sang ».

D’autres ont « choisi » la voie du négationnisme, à l’instar du fils de Rudolf Hess qui a été condamné pour avoir déclaré que les chambres à gaz de Dachau avaient été installées dans le camp après guerre par les Américains « pour les touristes ».

Si je mets des guillemets à « choisir », c’est parce que c’est là une question cruciale : décide-t-on consciemment de quoi que ce soit ou est-ce un mécanisme de défense de l’esprit, incapable d’accepter la réalité d’un parent bourreau. L’esprit, qui préfère se dire « tout ceci est un vaste mensonge et rien n’a existé » plutôt que de remettre en cause le parent modèle ?

Les enfants de nazis dans le déni ont souvent créé une vision idéalisée de leur père : soit en se convaincant qu’il a fait ce qu’il devait faire parce qu’il était alors impossible d’agir autrement, soit avec un déni complet, estimant que le portrait dépeint de leur père est totalement mensonger.

D’autres enfants de nazis ont développé une véritable haine de leur parent, un rejet total qui, à sa manière, signifie aussi quelque chose… car il traduit le refus de dissocier son parent en tant que parent et son parent en tant que « personne autonome dans le monde ».

Certains ont trouvé une forme de rédemption en se tournant vers la religion… parfois même vers le judaïsme, comme une manière ultime de narguer le parent dans ce qui aurait le plus heurté ses valeurs.

D’autres ont cherché à comprendre, à l’instar de Rolf Mengele dont le père est resté en vie suffisamment longtemps pour qu’une confrontation puisse avoir lieu.

Beaucoup d’enfants n’ont pas eu cette possibilité, leur père ayant choisi le suicide à la fin de la Seconde Guerre Mondiale ou ayant été condamné à mort lors des procès de Nuremberg notamment. A l’âge où, ayant grandi, ils auraient eu la possibilité d’avoir un dialogue, ce n’était plus possible… et ils n’avaient que les archives historiques à disposition pour essayer de donner un sens à des actes insensés.

Il est intéressant de noter qu’aucune voie ne se ressemble… de même qu’aucune famille ne se ressemble. Certains enfants ont ainsi été choyés et aimés, grandissant dans une bulle de bonheur, si atroce soit le rôle joué par leur parent à l’extérieur.

On peut ainsi citer le commandant d’Auschwitz, Höss, qui se pliait en quatre pour que ses enfants soient heureux, ne manquent de rien, puissent jouer et s’épanouir sans souffrir des privations liées à la guerre… pendant qu’il allait sans scrupules superviser l’extermination de centaines de milliers de gens.

La dissociation est alors d’autant plus forte, pour les enfants, entre le père « parfait » de la maison et la vérité historique qu’ils découvrent par la suite.

Qu’il y ait rejet, affinité idéologique, condamnation ou opposition sous une forme ou une autre, tous ces enfants conservent un lien psychologique étroit avec le parent, même lorsqu’il a disparu, comme le souligne par exemple Niklas Frank, fils de Hans Frank, gouverneur général de Pologne sous le Troisième Reich :

« Je le hais, ce salaud qui grille en enfer et qui m’obsède. Il n’est pas un jour où je ne pense à lui avec l’affreuse impression d’être une marionnette dont il manipule encore les fils… Me croirez-vous ? Même enfant, j’avais la conviction d’appartenir à une famille criminelle. C’était confus, mais je le savais, à la différence de mes frères et sœurs aînés qui ont toujours refusé l’évidence.

Très vite j’ai vu les photos des camps, à la une des journaux : des montagnes de corps nus, des squelettes en haillons ; et puis, vous savez, cette image d’enfants qui tendent leurs petits poignets pour montrer leur numéro… Ils avaient mon âge, ils avaient été enfermés tout près du château de Pologne où mon père accumulait son or et où je jouais au petit prince avec ma voiture à pédales. La connexion était horrifiante… J’essayais comme un fou de me projeter dans ces photos ; j’essayais de ressentir la souffrance dans mon corps, l’angoisse des Juifs qui allaient mourir. J’essayais d’être eux. Ils m’obsèdent encore ».

Tania Crasnianski raconte ces histoires de manière assez succincte et pour ma part, ayant déjà entendu ou vu bon nombre de ces gens dans des reportages ou documentaires, je n’ai pas eu le sentiment que le livre était très « fouillé ». L’analyse psychologique reste assez minimaliste, le livre semblant davantage destiné à éveiller des réflexions chez un public qui découvre que les nazis ont eu des enfants…


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