Il n’est pire aveugle, John Boyne : fermer les yeux ou affronter des réalités dérangeantes


Il n’est pire aveugle – Résumé

Odran Yates avait 17 ans quand il est entré au séminaire pour concrétiser une vocation de prêtre que sa mère avait détectée chez lui.

Dans l’Irlande de l’époque, les prêtres représentaient une autorité suprême, indiscutable, impossible à contredire. Alors certains hommes de foi aux pulsions déviantes ont pu agir en toute impunité, l’Église devenant parfois, par son inaction et son silence, complice de leurs actes.

Odran va en faire l’amer constat : la société a changé de regard sur les prêtres et la parole, peu à peu, se libère, révélant des tragédies que certains se sont refusés à voir alors qu’elles étaient là, sous leurs yeux.


Auteur.
Taille du livre380 pages.
Note – ★★★★☆

Il n'est pire aveugle, John Boyne

Il n’est pire aveugle – Avis sur le roman de John Boyne

Dans son roman Il n’est pire aveugle paru chez JC Lattès en 2021, John Boyne met en avant un homme, de ceux qui restent habituellement dans la pénombre. Un prêtre, Odran Yates. Entré au séminaire à l’âge de 17 ans, il a consacré sa vie à la foi, s’attachant à corriger ses imperfections, à faire ce qu’il pense être « le bien ».

Mais à bien des égards, Odran a fui. Il a fui l’idée d’assumer une paroisse, de faire face aux vrais problèmes de vrais gens qu’il aurait fallu écouter et aider. Il a fui la confrontation avec son neveu, qui a un jour pris ses distances avec lui sans qu’il en comprenne vraiment les raisons. Il a fui la lecture des indices qui, au plus près de lui, auraient pu lui faire comprendre les drames qui se nouaient parfois dans l’Église.

Des prêtres pédophiles, une hiérarchie qui a parfois noyé dans le silence les accusations, déplacé le problème ailleurs comme si l’éloigner suffisait à le résoudre. Des hommes malades, qui ont pu agir en toute impunité, a fortiori à une époque où l’Église était toute-puissante dans ses décisions et ses actes, sans contre-pouvoir.

Le roman de John Boyne évoque ces sujets à travers l’histoire d’Odran Yates et de sa famille, racontée sur plusieurs décennies. D’un chapitre à l’autre, on plonge dans une époque différente, passant du passé au présent, revenant en arrière avant de repartir vers l’époque moderne.

Si ces sauts temporels peuvent initialement dérouter, ils révèlent finalement beaucoup de choses : on comprend qu’au fil du temps, la place de l’Église dans la société a profondément muté. Les prêtres représentaient autrefois une autorité « de droit divin », impossible à contester tant elle irradiait toutes les couches de la société. Ceux qui n’étaient pas mariés étaient regardés d’un mauvais œil, ceux qui ne fréquentaient pas la messe dominicale vus comme des parias, on se référait au prêtre pour résoudre les différends conjugaux ou éduquer les enfants récalcitrants.

Ceux qui osaient contredire cette autorité étaient souvent exclus de la société, on chuchotait mille rumeurs dans leur sillage et les villages bruissaient d’une silencieuse réprobation. C’est ainsi que John Boyne nous dépeint l’Irlande, quelques décennies en arrière.

Au milieu de tout cela, il y avait de jeunes hommes, encore adolescents, propulsés dans les séminaires. Parfois de leur propre chef, mais pas toujours. Avoir un prêtre dans la famille était, à l’époque, non pas une curiosité mais un accomplissement. Alors les parents qui poussaient leurs garçons vers le ministère – parfois avec la plus abjecte violence – n’étaient pas rares.

Là, ils étaient entièrement sous la coupe de leurs formateurs… pour le meilleur et pour le pire. Si certains s’épanouissaient dans la rigueur de la formation, le défi intellectuel qu’elle représentait, soutenus par des tuteurs exigeants mais bienveillants, d’autres dépérissaient. Parce qu’ils n’avaient pas choisi d’être là… ou parce qu’ils s’y retrouvaient confrontés à des déviants sexuels qui n’auraient, eux, pas dû y être.

A travers l’histoire d’Odran Yates, John Boyne nous décrit cette Irlande où le statut du prêtre a changé. Où l’ouverture d’une remise en cause de l’autorité de l’Église a libéré la parole autour des crimes pédophiles. Avec toutes les réserves qui s’imposent car pour quelques crimes médiatisés, combien d’impunis ? Pour quelques prêtres condamnés, combien de complicités muettes passées entre les mailles du filet ? Pour quelques prêtres pédophiles, combien d’hommes innocents soupçonnés et perçus avec méfiance ?

Et puis, en toile de fond, il y a cette question de la formation des prêtres : comment détecter les profils déviants ? Comment le prêtre peut-il aujourd’hui accompagner des gens tout en ayant une vie « à part », marquée par l’étude et le célibat ?

Car l’histoire du père Yates introduit aussi ce débat : on a le sentiment que sa formation puis son mode de vie ont entretenu une certaine immaturité. Oui, Odran Yates est devenu adulte… mais en même temps, comme tous les prêtres, il a toujours été poussé à intellectualiser ses ressentis. La sexualité, les ambitions personnelles, un quotidien passé au prisme de la Bible, au détriment (?) du vécu, de l’émotion alors même qu’elle reste un puissant vecteur d’humanité.

Et finalement, lorsque l’émotion déborde, lorsqu’ils se retrouvent confrontés à une situation qu’ils ne se sentent pas capables de gérer, la fuite devient l’option privilégiée et fermer les yeux, la solution la plus sécurisante.

C’est d’ailleurs, à mon sens, le véritable enjeu du débat sur le mariage des prêtres. Cela me fait toujours bondir quand on évoque le mariage des prêtres comme « solution » à la pédophilie… comme si un célibataire développait forcément un penchant pour les enfants. Ou comme si le mariage pouvait « soigner » une attirance pédophile. On pourrait citer une longue liste de pédophiles mariés parmi les criminels connus (Le Scouarnec, Fourniret, Dutroux…).

En revanche, poser la question du mariage des prêtres, c’est aussi poser la question de la différence entre l’intellectualisation et le vécu. Un prêtre peut-il comprendre à un niveau profond la palette des émotions que traversent les gens quand on l’enjoint lui-même à les intellectualiser ? Peut-il être perçu comme légitime à écouter, guider, conseiller, sans cette assise que donne l’expérience personnelle ? C’est un débat complexe et qui en soulève d’autres mais qui, indirectement, m’est venu à l’esprit en lisant ce roman.

John Boyne choisit de livrer la vision d’une Église en partie complice des crimes pédophiles à tous les échelons de la hiérarchie, que ce soit par ses actes ou par son inaction. Il rappelle ainsi que le silence produit parfois des dégâts tout aussi graves que des actes.

Pour autant, Il n’est pire aveugle n’est pas une condamnation de l’Église. Le roman montre aussi bien des prêtres déviants que des prêtres bienveillants. Pour ces derniers, c’est un véritable drame que de souffrir d’une image de criminels sans avoir commis aucun crime. Et c’est une forme de tragédie que de se voir accuser des pires actes quand on a le sentiment de suivre une vocation profonde à « vouloir le bien ».

Ce roman n’est pas une enquête, on devine très vite de quoi il est question, qui est coupable par les actes et qui l’est par son incapacité à « voir » l’évidence. Néanmoins, on se laisse entraîner vers la révélation, dans l’exploration de ces vies de prêtres, d’une société qui change de regard sur eux. On ne s’ennuie pas une seule minute, avec une écriture riche et plaisante. A découvrir sans attendre !


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