La carte postale, Anne Berest : fantômes familiaux


La carte postale – Résumé

En janvier 2003, une surprenante carte postale arrive dans la boîte aux lettres familiale : une photo de l’opéra Garnier et, au verso, quatre prénoms écrits sur la carte : Ephraïm, Emma, Noémie, Jacques. Quatre membres de la famille morts en déportation après avoir été envoyés à Auschwitz parce qu’ils étaient juifs.

A travers eux, Anne replonge dans l’histoire de ses ancêtres mais nul ne cherche à savoir qui a envoyé cette mystérieuse carte… et dans quel but. Remuer le passé est bien trop douloureux pour sa mère Lélia Picabia.

C’est près de vingt ans plus tard que l’auteur décide de mener l’enquête pour lever certaines zones d’ombre et répondre à certaines questions qui perdurent au sujet du passé familial. Qui est l’auteur de la carte postale ?


Auteur.
Taille du livre494 pages.
Note – ★★★★☆

La carte postale, Anne Berest

Avis sur « La carte postale », roman autobiographique d’Anne Berest

Dans chaque famille, certaines histoires, certains secrets se transmettent de génération en génération sans forcément être dits. Ainsi, Anne Berest ne s’est-elle jamais vraiment attardée sur sa judaïté, une religion qui n’a trouvé que peu de place dans son quotidien.

Jusqu’à ce jour où une carte postale arrive dans la boîte aux lettres familiale, en janvier 2003. L’écriture est un peu étrange, maladroite, de celles qu’on ne reconnaît pas instantanément comme familière. La carte représente l’Opéra Garnier, à Paris. Quant au texte, il dit à la fois beaucoup et peu de choses : Ephraïm Emma Noémie Jacques.

Quatre prénoms qui rappellent l’ombre qui a plané sur la famille : Ephraïm et Emma étaient les grands-parents de sa mère, Noémie et Jacques son oncle et sa tante. Tous sont morts à Auschwitz en 1942, déportés très tôt vers les camps de la mort parce qu’ils étaient juifs. Leur histoire fait partie de celle de la famille mais on n’en parle pas. La judaïté semble s’être en partie noyée dans l’horreur de la Seconde Guerre Mondiale, comme si l’on avait estimé – sans même en avoir conscience – qu’il fallait l’enfouir, l’oublier.

La génération de la mère d’Anne – Lélia Picabia – a souvent vécu avec ce silence, ce poids présent sans être exprimé. Alors, l’arrivée de cette carte postale réveille des souvenirs.

Dans la première partie du roman, Anne Berest retrace l’histoire de sa famille, les Rabinovitch, qui avaient fui la persécution des Juifs de Russie pour s’éparpiller dans l’Europe entière au gré des rêves et des espoirs de chacun. La quête d’une terre d’asile sûre, qui emmène les uns à Paris, les autres en Palestine, certains en Lettonie…

Et puis, il y a la France, l’envie de s’intégrer, d’obtenir la nationalité, de gommer sa judaïté pour mieux se fondre dans le paysage. Un choix qui ne sera pas suffisant, puisque la famille sera victime de la collaboration entre la France et le régime nazi. « Ephraïm Emma Noémie Jacques » seront tous envoyés dans les camps de la mort et n’en reviendront pas. Seule Myriam, grand-mère de l’auteur et mère de Lélia, échappera à la déportation.

En lisant ce récit, on comprend mieux l’identité de ces quatre victimes de la Shoah et la place si particulière qu’ils occupent dans les silences familiaux… mais au moment où la carte postale arrive, Anne et sa mère ne cherchent pas spécialement à comprendre qui en est l’auteur. Comme si la question risquait de réveiller des souvenirs et des épisodes de l’histoire que nul ne souhaite faire émerger de la couche de poussière qui les recouvre.

Pourtant, même si le passé semble lointain, on sent tout au long du roman à quel point il continue à occuper une présence colossale dans la vie de la famille. Bien que morts, ces ancêtres et leur vécu tragique marquent de leur empreinte bien des relations, des réactions, des choix de vie.

La carte postale, Anne Berest

C’est près de vingt ans plus tard qu’Anne Berest éprouve le désir de savoir qui a envoyé cette étrange carte. Qui pourrait vouloir rappeler à leur souvenir l’identité de leurs ancêtres ? Pour démarrer l’enquête, il y a bien peu d’éléments : une carte banale, représentant l’un des monuments parisiens les plus célèbres, envoyée depuis la plus grande poste de Paris dans l’anonymat total ; une écriture que personne ne reconnaît… et quatre prénoms.

La seconde partie du roman s’intéresse à cette enquête, qui donne initialement l’impression que l’on recherche une aiguille dans une botte de foin. On éprouve, par empathie avec l’auteur, une forme de découragement face à une tâche qui paraît insurmontable tant la probabilité de retrouver l’expéditeur semble faible. On s’accroche au plus ténu des indices, on s’enthousiasme pour les coïncidences qui, parfois, mettent une information supplémentaire sur le chemin de ceux qui en ont besoin.

Ce faisant, on replonge avec une vivacité douloureuse dans ce qu’a été cette période de l’histoire pour les gens qui l’ont vécue. La trahison de l’État français, le spectacle tragique des (rares) déportés revenant des camps alors que personne ne savait ni ne comprenait ce qu’ils avaient traversé. Sur le sol français, on se drapait dans la croyance que ces gens étaient partis « travailler en Allemagne »… alors imaginez le décalage immense qui s’est créé à leur retour.

« Myriam observe que ceux qui descendent des autocars demeurent silencieux. Ils ne peuvent pas répondre. Ils ont à peine la force de se parler silencieusement à eux-mêmes. Comment raconter ? Personne ne les croirait.
– Votre enfant a été mis dans un four, madame.
– Votre père a été attaché nu à une laisse comme un chien. C’était pour rire. Il est mort fou. De froid.
– Votre fille est devenue la prostituée du Lager et ensuite ils ont ouvert son ventre pour faire des expériences quand elle est tombée enceinte.
– Quand ils ont su que tout était perdu, les SS ont mis toutes les femmes nues et les ont jetées par la fenêtre. Ensuite nous avons dû les empiler.
– Aucune chance de survie, vous ne les reverrez jamais ».

Derrière cette violence terrible des images et des émotions, La carte postale est un très beau roman, fluide et touchant. Je lui ai parfois trouvé quelques longueurs ou digressions superflues mais quelle belle manière de faire vivre la mémoire de sa famille. On réalise qu’au-delà des morts, « quelque chose » de très fort s’est malgré tout transmis… et reste aussi un peu avec nous, lecteurs, quand on referme le livre.


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