La Cicatrice, Bruce Lowery : harcèlement scolaire et culpabilité


La Cicatrice – Résumé

Jeff a 13 ans quand ses parents s’installent dans un nouveau quartier, plus favorisé que celui où il vivait auparavant.

L’adolescent porte depuis l’enfance un bec-de-lièvre que personne n’a jamais nommé comme tel, préférant parler de « cicatrice ».

Dans sa nouvelle école, cette petite différence physique se révèle vite être source de moqueries et Jeff devient le souffre-douleur des élèves


Auteur.
Taille du livre125 pages.
Note – ★★★★★
La Cicatrice, Bruce Lowery

La Cicatrice – Avis sur le livre

La Cicatrice de Bruce Lowery est un roman étudié par de nombreux collégiens… et une histoire courte qui fait écho à tous les débats actuels sur le harcèlement scolaire, la différence et la responsabilité, celle des enfants comme celle des adultes.

L’intrigue du roman se déroule durant l’année scolaire 1944-1945. Cette époque peut sembler déjà très lointaine pour les adolescents d’aujourd’hui mais l’histoire qui va s’y jouer pourrait tout aussi bien arriver cette année.

Jeff, un adolescent de 13 ans, vit avec ses parents et son petit frère Bubby, 6 ans, aux États-Unis. La famille vient juste d’emménager dans un nouveau quartier où l’environnement est différent de celui qu’ils ont connu auparavant : là où leur milieu social est plutôt modeste, la plupart de leurs voisins sont bien plus favorisés. Médecins, avocats, le quartier regorge de ces professions que l’on juge souvent prestigieuses.

Comme tous les déménagements, celui-ci entraîne son lot de changements pour les enfants, qui doivent intégrer une nouvelle école. Jeff s’y rend sans a priori, n’ayant jamais eu de problème particulier pour s’intégrer. Mais dans cet établissement, rien ne va se passer comme prévu.

Très rapidement, Jeff reçoit le sobriquet de « Grosse Lèvre ». Il est né avec un bec-de-lièvre, une petite malformation qui provoque notamment une ouverture entre la lèvre supérieure et le nez. Le bec-de-lièvre s’opère… et Jeff en a gardé une cicatrice discrète. D’ailleurs, c’est ainsi que tous ses proches la qualifient : personne n’a jamais prononcé le mot « bec-de-lièvre ». Non, on parle de « la cicatrice ».

Jeff devient le souffre-douleur de ses camarades : on l’écarte de tous les jeux et projets de groupe, on se moque de lui, on le frappe, on l’accuse (à tort ou à raison), on lui « emprunte » ses affaires… et la situation va connaître de nombreuses péripéties, jusqu’aux plus graves.

Malgré la présence bienveillante de Willy, un garçon que tout le monde respecte dans la classe, Jeff se met à voler, à mentir… et ce ne sera pas sans conséquences sur sa situation.

La recherche du « pourquoi »

Souvent, face à une personne victime (que ce soit une victime de harcèlement scolaire comme Jeff ou une victime d’agression, de viol, etc), on a la mauvaise tentation de chercher à comprendre le pourquoi de cette situation.

Jeff est-il détesté parce qu’il y a une différence physique, parce que c’est un solitaire de nature, parce qu’il est nouveau et qu’il ne partage pas tous les petits secrets et les petites histoires qui ont tissé des liens entre les autres élèves ?

Est-ce parce qu’il n’est pas du même milieu social que la plupart d’entre eux ? Est-ce parce qu’il n’a pas la même religion que d’autres (une source profonde de disputes avec les petites voisines, catholiques alors que la famille de Jeff est protestante) ? Est-ce parce qu’il a des passions plus inhabituelles que celle des autres garçons de son âge, comme la philatélie ? Est-ce parce qu’il s’entend bien, parfois, avec des adultes ?

Je crois qu’il est normal de se poser ce type de question car en tant qu’être humain, nous cherchons sûrement à nous protéger des situations dangereuses ou désagréables. Se dire qu’on pourrait identifier une cause claire à un problème comme le harcèlement scolaire, c’est aussi s’imaginer que l’on pourrait mieux s’en protéger.

Mais évidemment, rien n’est si simple. La victime ne peut et ne doit jamais être considérée comme responsable de ce qui lui arrive. Car sinon, on finit par tout justifier… et tout excuser. Une personne a été cambriolée ? Elle n’avait qu’à pas avoir des objets de valeur chez elle ! Une femme a été victime d’un viol ? Elle n’aurait pas dû mettre de minijupe !

Adultes et adolescents : deux visions du monde

Le roman de Bruce Lowery pousse à se poser de nombreuses questions, aussi, sur le rôle des adultes faces au harcèlement scolaire. Jeff, le héros de La Cicatrice, affiche de nombreux signes de mal-être : il devient agressif avec ses proches qui pourtant se montrent gentils à son égard, ne trouve plus de plaisir dans des activités qui lui paraissaient agréables avant… mais tout le monde semble minimiser la situation.

Je crois que très souvent, les adultes analysent les problèmes des plus jeunes avec un regard d’adulte. Or, on vit une situation avec ce que l’on est au moment où on la vit.

Quand on est ado et qu’on tombe amoureux, on peut avoir l’impression que cette personne est « l’amour de notre vie »… parce que C’EST l’amour de notre vie, on n’en a pas connu d’autre et il paraît donc inconcevable qu’on puisse aimer autant, à nouveau, un autre jour…

Et parfois, les adultes minimisent les chagrins d’amour des adolescents en leur disant « Ce n’est pas grave, tu en trouveras un(e) autre ». C’est vrai, en tant qu’adulte, on sait que l’on peut aimer plusieurs fois… mais il n’empêche que le chagrin d’amour d’un ado est bien réel et tout aussi douloureux.

C’est pareil avec l’école. Quand on est ado, on peut se laisser complètement démoraliser par de mauvaises notes ou par un prof moqueur et désagréable.

Quand on est adulte, on sait que ce n’est pas « la fin du monde » : on peut avoir de très mauvaises notes et faire une carrière magnifique dans une discipline moins « académique » (il y a des génies de la pâtisserie, de l’horticulture, de la joaillerie… et ça ne s’apprend pas dans une filière générale !). Il y a des profs stupides, comme il y a des gens stupides… mais aussi des personnes qui, dans votre vie, vous tireront vers le haut, vous aideront, vous encourageront. Sauf qu’en étant ado, on n’a pas encore vécu tout ça.

Je prends ces deux exemples pour montrer que face à une même situation, un adulte arrive souvent à relativiser facilement là ou pour un adolescent, ça prend des proportions beaucoup plus grandes et potentiellement beaucoup plus graves. Il est fréquent que les adultes (parents comme enseignants) minimisent le harcèlement scolaire en avançant une foule de réponses : « oh, vous savez, les enfants entre eux… » ; « ce n’est pas méchant, ils se taquinent » ; « il faut qu’il/elle se défende, c’est tout »…

Alors qu’au fond, quand on a cet âge, l’âge de Jeff, on passe le plus clair de ses journées à l’école. Si l’on ne s’y sent pas bien, il est normal que ce malaise prenne des proportions importantes… et il me semble indispensable de le traiter en conséquence.

La Cicatrice, Bruce Lowery
La Cicatrice, Bruce Lowery

Le poids du silence et du mensonge

Jeff, dans La Cicatrice de Bruce Lowery, se retrouve empêtré dans une situation à laquelle il ne trouve plus d’issue, suite à un mensonge… Le mensonge est justement un thème omniprésent dans le roman.

Celui-ci commence, dès le premier chapitre, par un mensonge : la mère de Jeff ne lui a jamais dit la vérité sur sa cicatrice, parce qu’elle culpabilisait en tant que maman d’avoir donné naissance à un fils présentant un petit handicap. Elle a préféré inventer des histoires d’accident malencontreux…

Jeff, lui aussi, va mentir… et toutes les dimensions du mensonge sont largement explorées dans l’histoire. Il y a le mensonge qui fait du bien, parce qu’il permet de se tirer d’une situation difficile. Il y a le mensonge qui évite de faire de la peine aux autres.

Mais le mensonge est aussi quelque chose qui isole car on se retrouve prisonnier du monde que l’on a créé sans forcément trouver de porte de sortie. C’est une source de culpabilité, aussi : on pense protéger ses proches en mentant mais on est conscient que s’ils découvrent la vérité, ils seront extrêmement déçus… tant et si bien que le mensonge ne procure pas le réconfort escompté.

La Cicatrice, un roman d’apprentissage ?

En littérature, il existe ce que l’on appelle des romans d’apprentissage. C’est un genre littéraire né au 18e siècle qui décrit des romans racontant comment un jeune héros mûrit peu à peu jusqu’à devenir un adulte épanoui.

La Cicatrice est, à certains égards, un roman d’apprentissage.

D’abord, dans ce type d’œuvre, le héros se retrouve confronté à différentes situations formatrices. Ici, c’est le cas : Jeff, confronté à la cruauté des enfants, découvre aussi les préjugés associés à un milieu social ou à une religion, la portée d’un mensonge, le sens de l’amitié et de la trahison, etc. Toutes ces épreuves vont le faire grandir mais là où la plupart des romans d’apprentissage s’intéressent à une période assez longue de l’histoire du héros, on est ici face à un temps beaucoup plus condensé puisque l’intrigue se déroule sur une année scolaire.

Il y a aussi dans le roman d’apprentissage une dimension d’éducation du lecteur. Ici, elle existe pour une raison simple : l’histoire est racontée par Jeff lui-même, devenu adulte. Le roman commence par ces mots :

« J’étais, sans le savoir, un enfant heureux, relativement heureux, il est vrai. Mais ce n’était qu’une impression d’ensemble. Car ma vie, même alors, ne manquait pas de petits malheurs auxquels je n’arrivais pas à m’habituer. Il faut remonter à novembre 1944. J’avais 13 ans ».

Jeff revient sur son passé de nombreuses années après la survenue des événements. Il a donc pris de la distance, réussi à analyser les choses… et c’est aussi pour ça qu’il parvient à les raconter avec suffisamment de maturité pour que le jeune lecteur puisse lui aussi les analyser.

Le roman d’apprentissage est censé déboucher sur un héros « grandi »… et La Cicatrice, à cet égard, se termine sur un sentiment en demi-teinte. Jeff reste avec une profonde blessure, une cicatrice beaucoup plus morale que physique…

Si le fait que La Cicatrice soit ou non un roman d’apprentissage fait débat, il n’en demeure pas moins que c’est un livre qui fait réfléchir sur des sujets encore complètement d’actualité… et qui peuvent déclencher de vraies discussions !

Pour finir, si vous êtes victime de harcèlement scolaire ou que vous connaissez une personne qui l’est ou qui pourrait l’être, il existe un site plein d’informations utiles pour obtenir de l’aide. Il y a des numéros de téléphone gratuits et anonymes pour en parler, se soulager d’un poids auprès de personnes qui ne jugeront pas. C’est un premier pas pour ne pas s’isoler avec son problème en ayant honte.

Et si vous ne connaissez pas ce livre, n’hésitez pas à le découvrir et à le faire découvrir à d’autres !


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