La salle de bal, Anna Hope : la folie des hommes n’est pas toujours celle que l’on croit


La salle de bal – Résumé

Yorkshire, 1911. Ella Fay se retrouve internée à l’asile de Sharston après avoir brisé une fenêtre dans la filature où elle travaille depuis l’âge de huit ans. Lassée d’étouffer dans l’usine sans jamais voir le soleil, elle s’est libérée par ce geste qui, au final, l’emprisonne.

La colère qu’elle ressent face à cette injustice laisse rapidement place à la détermination : elle se tiendra bien et sortira d’ici.

Au fil des semaines, Sharston se dévoile à Ella. La salle de bal où les malades « sages » sont autorisés à se rendre une fois par semaine… John Mulligan, l’Irlandais qui a atterri à l’asile après avoir été ballotté par la vie… Le Dr Charles Fuller, qui nourrit un grand intérêt pour les recherches scientifiques sur l’eugénisme et la stérilisation des aliénés…


Auteur.
Taille du livre400 pages.
Note – ★★★★☆
La salle de bal, Anna Hope

La salle de bal – Critique

La salle de bal d’Anna Hope est d’abord la rencontre avec un autre temps, un temps où la folie n’était pas perçue de la même manière et où il existait d’abondants débats sur l’eugénisme. Faut-il stériliser les aliénés au nom de la préservation de la race humaine ?

Anna Hope s’est inspirée d’un asile ayant réellement insisté, le High Royds Menston Hospital. Le bâtiment avait été construit en 1888 avec une foule d’équipements : il possédait sa propre bibliothèque, sa boulangerie, sa boucherie, son dispensaire, un cordonnier, des terres fertiles… sans oublier une salle de bal. Le High Royds Hospital a été fermé en 2003 et a servi par la suite de décors à des films comme Asylum de David Mackenzie. Si vous cherchez sur YouTube, vous trouverez plein de vidéos d’urbex filmées dans l’asile désaffecté.

Dans le roman, l’histoire commence en 1911. Ella Faye est issue d’un milieu pauvre et travaille depuis son plus jeune âge dans une filature, au milieu du bruit et des métiers à tisser. Enfermée dans un emploi… aliénant, elle a du mal à comprendre pourquoi toutes les fenêtres de l’usine sont bouchées. Pour seule réponse, on lui a rétorqué qu’elle n’était pas là pour admirer le paysage.

Alors un jour, c’en est trop pour Ella qui brise une fenêtre, assoiffée de liberté. Ce geste la conduit pourtant à l’enfermement puisqu’on l’envoie à l’asile de Sharston. Comme tous les gens qui ont grandi à proximité de l’institution, Ella on a déjà entendu parler.

« Depuis toute petite. Chaque fois qu’on faisait une ânerie : l’asile. Pour les aliénés. Les pauvres. Ils vont t’envoyer à Sharston, et tu n’en sortiras jamais. »

Ella ne comprend pas comment elle a pu en arriver là pour une simple vitre brisée, en quoi ce geste fait d’elle une folle que l’on se doit d’enfermer. Elle est d’abord furieuse, animée par une colère indescriptible qui lui vaut de découvrir très vite la camisole de force… mais au fond d’elle-même, elle décide rapidement de réagir autrement :

« Elle sentit alors une puissance monter. Le même sentiment qu’elle avait eu à la filature, sauf qu’à présent il prenait racine, lui redressait l’échine. Il faisait noir, elle était seule, mais son sang circulait : elle était vivante.

Elle allait l’étudier, cet endroit, cet asile. Se cacher au plus profond d’elle-même. Faire mine d’être sage. Et ensuite elle s’évaderait. Pour de bon cette fois. D’une manière à laquelle ils ne s’attendraient pas. Et elle ne reviendrait jamais ».

Etre sage, à l’asile de Sharston, donne lieu à un privilège : participer au bal organisé chaque semaine, animé notamment par le Docteur Charles Fuller. Ce dernier est musicien, adepte de violon… et il s’intéresse beaucoup aux questions d’eugénisme : la stérilisation des faibles d’esprit serait-elle une solution pour contrôler le coût qu’ils représentent pour la société et endiguer la propagation de « tares » qui pénalisent la population dans son ensemble ?

Fuller y réfléchit… Il aimerait faire partie de cette marche vers une humanité parfaite, rêve des allocutions et conversations brillantes qu’il pourrait avoir avec Winston Churchill, alors Ministre de l’Intérieur et sensible au courant eugénique. Fuller se plonge aussi dans des lectures qui questionnent la place des aliénés dans la société, comme ce texte du Dr Tredgold :

« Je n’hésite pas une seconde à affirmer, d’après mon expérience personnelle, que de nos jours la progéniture dégénérée des faibles d’esprit et des pauvres chroniques est traitée avec davantage de sollicitude, mieux nourrie, mieux vêtue, mieux soignée et a de plus grands avantages que l’enfant du travailleur respectable et indépendant. On en arrive à un point tel que les gens commencent à se rendre compte que l’économie, l’honnêteté et l’abnégation ne paient pas ».

Évidemment, ce discours fait beaucoup réfléchir Fuller qui travaille dans un asile offrant à ses patients tout le confort nécessaire.

Le bal de Sharston est pour le médecin l’occasion d’étudier les vertus de la musique sur les esprits faibles… mais c’est aussi la seule occasion où les patients – hommes et femmes – de l’asile peuvent se rencontrer. Ils vivent habituellement dans des pavillons séparés et seul le vendredi soir leur donne l’opportunité de se croiser. Parmi les hommes, John Mulligan, un Irlandais que la vie n’a pas épargné…

La salle de bal, Anna Hope
La salle de bal, Anna Hope

La salle de bal nous raconte l’année 1911 à l’asile de Sharston à travers le regard de ces trois personnages : Ella, Fuller et Mulligan. Au départ, j’ai eu quelques doutes sur l’intérêt de l’intrigue dont le démarrage m’a semblé plutôt lent… mais j’ai rapidement été gagnée par la curiosité : Ella allait-elle sortir de ce lieu ? Jusqu’où Fuller allait-il mener ses réflexions sur l’eugénisme et allaient-elles finir par impacter le quotidien de l’asile ?

Et puis, il y a des passages qui vous hérissent le poil quand vous êtes une femme du 21ème siècle ;) En effet, on plonge dans une époque où la femme n’avait pour ainsi dire qu’une valeur très limitée dans la société. Fuller est par exemple convaincu qu’il peut exister une « contagion d’utérus à utérus » (la fameuse « hystérie » au sens premier du terme !)… ou encore que « la lecture pratiquée avec excès est dangereuse pour l’esprit féminin » car les cellules féminines ne sont pas faites pour supporter de telles activités.

Forcément, vous avez envie de savoir où vont conduire ces réflexions dépassées et l’impact qu’elles vont avoir sur Ella et ses compagnes d’internement. L’eugénisme, dans la société, a eu des conséquences dramatiques (on pense au nazisme et à sa volonté de purifier la race) mais il a aussi nourri des idées beaucoup plus positives : le diagnostic prénatal pour informer les parents en cas de malformation grave de leur enfant à naître, la lutte contre l’alcoolisme maternel et le suivi des femmes enceintes… C’est un débat qui reste très actuel compte tenu des progrès de la science (fécondation in vitro, etc).

Le personnage de Fuller ne pas m’a beaucoup intéressée au départ, me donnant l’image d’un être arrogant, soucieux de laisser son empreinte dans le monde sans avoir de réelles qualités humaines. Mais j’ai vite eu envie d’en savoir plus sur ses motivations, sa vision du monde. Et l’on découvre qu’il a, lui aussi, un côté troublé… peut-être même plus que certains patients. Des pulsions qu’il ne maîtrise pas et qui, à cette époque, étaient criminelles…

Cette Salle de bal me laisse au final l’impression d’un roman très riche, dans un décor qui stimule l’imagination… Il offre une vision des sentiments sobre et pleine de finesse. J’ai simplement regretté que l’on n’en sache pas plus sur le devenir de Fuller à la fin du livre mais ça reste une lecture passionnante !


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