Les Fraises Sauvages, Ingmar Bergman : et vous, qu’avez-vous fait de votre vie ?


Les Fraises Sauvages – Résumé

Le Dr Isaak Borg a mené avec brio sa carrière de médecin et doit être récompensé par une distinction honorifique.

Mais peu avant son départ, il fait un rêve étrange dans lequel il est confronté à la perspective de sa propre mort. Le vieil homme, perturbé par les réflexions que le rêve éveille en lui, décide alors de hâter son départ et de prendre sa voiture, accompagné par sa belle-fille Marianne.

Ce voyage ouvre à Borg autant d’opportunités de replonger dans des lieux qui ont marqué son passé et il réalise peu à peu que la solitude dans laquelle il est plongé pourrait bien avoir une explication tangible.

Lui, qui pensait maîtriser sa vie avec maestria, ne s’est-il finalement pas bercé d’illusions ?


RéalisateurIngmar Bergman.
Durée du film minutes.
Note – ★★★★☆
Les Fraises Sauvages, Ingmar Bergman

Les Fraises Sauvages – Critique

J’avais découvert Ingmar Bergman avec Le Septième Sceau et j’avais été fascinée par la richesse symbolique de son film. Les Fraises Sauvages nourrissent également la perspective de profondes réflexions sur deux thèmes chers à Bergman : l’approche de la mort et la solitude.

Borg, ou la solitude héritée

Isaak Borg (Victor Sjöström), au centre de l’intrigue, est un homme vieillissant qui nous apparaît d’abord comme un solitaire. Après une brillante carrière de médecin, il a perdu sa femme (Gertrud Fridh) et vit désormais aux côtés de sa gouvernante âgée qui se préoccupe de lui comme s’ils formaient ensemble un couple platonique.

Borg est de ces hommes méthodiques et rigoureux qui aiment à croire qu’ils maîtrisent leur vie avec une virtuosité indéniable. Il possède une grande intelligence analytique qui lui a permis de devenir un médecin riche et respecté, à défaut d’être aimé… et justement, il s’apprête à recevoir une distinction honorifique pour couronner cette carrière accomplie.

Mais une nuit, il plonge dans un étrange rêve où il se retrouve dans une rue déserte… face à une horloge sans aiguilles. Une rue où le seul être qu’il croise s’évapore dans le néant sous ses yeux, avec brutalité. Puis il y a ce corbillard qui, à défaut de perdre les pédales, perd ses roues et place Isaak Borg face à sa propre mort. Autant de symboles qui impliquent un arrêt, une pause dans la course du temps.

Borg exprime d’emblée quelque chose de froid qui contraste avec l’attitude ouverte des gens qui l’entourent, à commencer par sa bienveillante gouvernante qu’il traite avec rudesse. On comprend alors qu’il n’est pas solitaire. Il est seul, une situation qui résulte bien davantage de son attitude que d’un choix.

Isaak Borg face à lui-même
Isaak Borg face à lui-même

Cette froideur court dans la famille. On la ressent tout particulièrement lorsque Borg rend visite à sa mère qui, à 95 ans, n’exprime guère d’amour et agonit Marianne – la belle-fille – de reproches avant même de daigner faire sa connaissance. Elle explique qu’elle ne reçoit pas de visites bien qu’elle envoie de l’argent à chacun. Mais l’affection ne s’achète pas et ce précepte vieux comme le monde trouve sa place dans Les Fraises Sauvages.

« Ne fait-il pas froid ici ? […] J’ai eu froid toute ma vie. Surtout au ventre »

Ces propos, dans la bouche d’une femme qui a donné naissance à dix enfants, prennent soudain une signification très symbolique.

Rêves, souvenirs et réalité

Au fil de l’intrigue, on détricote peu à peu les causes de cette solitude et la part de responsabilité qui pèse sur les épaules d’Isaak Borg. On alterne entre une narration classique et des moments où Borg plonge dans ses rêves… ou, plus tard, est amené à vivre comme dans un souvenir des moments du passé lors desquels, en réalité, il n’était pas présent. Il acquiert une sorte d’omniscience qui lui permet peu à peu de porter un autre regard sur sa vie.

L’intelligence analytique dont fait preuve Borg contraste avec son incapacité à comprendre l’humain. Les rêves remettent en cause ce que Borg a de plus cher : sa maîtrise rigoureuse de la planification (c’est un homme d’habitudes) avec le symbole de l’horloge sans aiguilles ; sa confiance en ses capacités (avec une scène de tribunal où il est jugé sur ses compétences de médecin, une carrière dans laquelle il s’est pleinement investi).

Borg est un stratège qui croit comprendre comment fonctionnent les gens : il a prêté de l’argent à son fils et sait que ce dernier le remboursera, par honneur et parce qu’il a été élevé comme ça ; il pensait connaître sa femme, il pensait connaître Sara (la jeune femme dont il était épris, jouée par Bibi Andersson, et qui a fini par épouser son frère)… et ce mélange de rêves et de souvenirs lui fait prendre conscience qu’en réalité, il ne savait rien.

Il a hébergé sa belle-fille Marianne (Ingrid Thulin), persuadé que ce seul geste faisait de lui une belle âme… alors que la jeune fille aspirait plus que tout à être écoutée, une attention qu’Isaak Borg n’a su lui offrir. Il a aimé Sara mais celle-ci préférait aller chercher dans les bras d’un autre l’affection qu’il était incapable de lui donner. Il a été trompé par sa femme, ultime geste de défi contre son indifférence…

Pas étonnant que Borg soit profondément secoué par les rêves et réminiscences qui s’emparent de lui lors de son voyage entre Stockholm et Lund (à plus de 600 kilomètres). Peu à peu, de spectateur il devient acteur : passif dans ses premiers rêves, il est ensuite témoin à part entière de scènes réelles auxquelles il assiste dans une sorte de rêve lucide… avant d’être reconnu et de devenir « palpable » aux yeux des figures du passé.

Le film prend alors un tout autre sens… et c’est comme si Borg entrait dans une forme de communion avec lui-même.

Les Fraises Sauvages, Ingmar Bergman
Les Fraises Sauvages, Ingmar Bergman – Victor Sjöström dans le rôle du Dr. Isaak Borg

Les Fraises Sauvages

« Les Fraises Sauvages », dans le film, évoquent ce coin où la douce Sara allait cueillir des fraises dans la maison familiale, à l’époque où Isaak Borg était transi d’amour pour elle mais ne savait visiblement pas le lui montrer. C’est le lieu qui cimente les incompréhensions et les souvenirs.

Et pour pleinement comprendre ce titre, il faut revenir à la version originale suédoise : le film s’appelle Smultronstället. Traduit littéralement, le mot fait effectivement référence à un carré de fraises sauvages. Mais il peut aussi désigner un lieu sous-estimé auquel sont attachés des souvenirs d’une valeur sentimentale inestimable.

Les Fraises Sauvages m’a moins séduite que Le Septième Sceau mais reste un film profond, riche en niveaux de lecture et en symboles. La photographie est superbe, le noir et blanc valorisant la pureté des jeunes visages et le poids des ans, sublimant la nature et isolant les terreurs enfouies pour nous les restituer avec une force inouïe.

C’est un film de peu de mots qui parle pourtant beaucoup. A voir absolument !


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