Suite française, Irène Némirovsky : photographie du peuple dans la guerre



Suite française – Résumé

En 1940, réfugiée dans un village du Morvan pour fuir les menaces qui pèsent sur le peuple juif de France, Irène Némirovsky compose une suite romanesque où elle capture le vécu des Français confrontés à l’exode en temps de guerre et à l’occupation allemande.

En 1942, elle sera déportée à Auschwitz et n’en reviendra pas mais le manuscrit, caché et préservé avec soin par ses filles, lui survivra. Publié en 2004, il a reçu le Prix Renaudot.


Auteur.
Taille du livre496 pages.
Note – ★★★★☆

Suite française, Irène Némirovsky

Suite française – Avis sur le livre

L’histoire de Suite française est un roman à part entière, au point que cela a parfois détourné l’attention du livre lui-même…

Irène Némirovsky est née en Russie au sein d’une famille bourgeoise et juive peu pratiquante, hantée par la menace des pogroms auxquels les Juifs de Kiev sont hélas régulièrement confrontés. Elle apprend très tôt à manier le français et, quand la famille doit fuir la Russie suite à la Révolution de 1917, c’est tout naturellement qu’ils viennent s’établir à Paris en 1919 après un passage par la Finlande.

Irène a alors 16 ans. A Paris, elle rencontre son mari, Michel Epstein, issu lui aussi d’une riche famille juive russe ayant émigré en France pour fuir l’antisémitisme. Et elle se met à écrire, composant des nouvelles et ses premiers romans.

Avance rapide : arrive la Seconde Guerre Mondiale et son cortège de lois antisémites. Irène Némirovsky se croit longtemps protégée de la menace : elle a été baptisée dans la foi catholique avec ses enfants, voue un amour profond à la France, n’a plus rien de la Juive que les nazis pourraient vouloir persécuter.

Mais cet antisémitisme-là croit qu’être juif est une race, un trait dont on ne peut se défaire… et la menace est bel et bien présente. Certains signes auraient pu alerter Irène Némirovsky, comme le fait que les demandes de naturalisation déposées avec son mari soient toutes refusées.

Elle semble percevoir le vague danger de sa situation, quittant Paris en 1940 pour aller s’installer avec mari et enfant dans le petit village d’Issy-l’Évêque. Mais tous deux iront quand même se faire « recenser » comme Juifs, porteront quand même l’étoile jaune.

Pendant toute cette période, Irène Némirovsky écrit beaucoup et, tout en essayant de continuer à publier à Paris sous des noms d’emprunt, se consacre à un manuscrit qu’elle conçoit comme « l’œuvre de sa vie ». Un récit en 5 tomes, cette Suite française, qu’elle imagine atteignant « 1000 pages ».

En juillet 1942, elle n’a plus guère d’illusion sur son destin et déclare à son directeur littéraire André Sabatier que ce sera probablement une œuvre posthume. C’est précisément ce mois-là, le 13 juillet 1942, que la gendarmerie française vient l’arrêter. Après un bref transit par le camp de Pithiviers, Irène Némirovsky est déportée à Auschwitz par le convoi n°6.

Âgée alors de 39 ans, elle échappe à la première sélection pour la chambre à gaz car jugée apte au travail. Mais elle contracte rapidement le typhus dans le camp et meurt un mois après son arrivée. Son mari, qui a tenté par tous les moyens de la faire libérer sans réaliser que la déportation est synonyme de mort, finit lui aussi par être déporté dans le convoi n°42 et est gazé dès son arrivée à Auschwitz.

Leurs filles, confiées à leur gouvernante Julie Dumot, sont cachées tout au long de la guerre, emportant avec elles sans jamais s’en séparer la valise contenant les papiers et manuscrits de leur mère. Pendant longtemps, après la Libération, les filles espéreront voir revenir leurs parents dans le flot de rescapés qui transitent par l’hôtel Lutetia. En vain.

La valise, reléguée pendant des années dans un coin, trop douloureuse à ouvrir, a gardé ses secrets. Les filles pensaient qu’elle abritait le journal intime de leur mère, et étaient réticentes à s’y plonger, en particulier tant qu’elles ne savaient pas si leur mère avait survécu ou non à la guerre.

Jusqu’au jour où Denise Epstein décide de se plonger dans le manuscrit et de le transcrire. Irène Némirovsky a écrit une version assez aboutie des deux premiers tomes (sur les 5 qu’elle envisageait d’écrire), Tempête en juin et Dolce, mais a seulement ébauché le troisième, Captivité, et élaboré le projet des deux derniers.

Tempête en juin

Tempête en juin, le premier volet de la Suite française, retrace l’exode des Français fuyant Paris en juin 1940 à l’approche des troupes allemandes. Une véritable photographie de plusieurs « profils » très différents les uns des autres, qui se retrouvent unis sur les routes par les circonstances.

Il y a d’abord les Péricand, famille catholique aisée dont le fils aîné est abbé. Tandis que ce dernier doit accompagner vers le Sud des orphelins pris en charge par la fondation créée par la famille, que le père doit rester à Paris pour le travail, le reste de la famille s’entasse dans les véhicules disponibles avec leurs biens les plus précieux.

Il y a ensuite Gabriel Corte, écrivain à succès, qui emmène son amante, son chauffeur et sa femme de chambre.

Puis Charles Langelet, richissime collectionneur qui ne parvient à renoncer à emporter avec lui ses porcelaines précieuses.

Enfin, viennent les Michaud, un petit couple d’employés de banque contraints de rejoindre Tours par leurs propres moyens car le patron de la banque Corbin où ils travaillent a préféré attribuer les places libres de sa voiture à sa maîtresse, la danseuse Arlette, et à tous ses bagages. Les Michaud ont bien conscience de la menace que représente la situation : s’ils n’arrivent pas coûte que coûte à destination, ils perdront leur emploi.

Ces portraits s’inspirent en partie de situations qu’Irène Némirovsky a connues. Par exemple, c’est dans le contexte général d’exode en mai-juin 1940 qu’elle et son mari Michel ont quitté Paris pour s’établir près de la ligne de démarcation, à Issy-l’Évêque. Michel a été licencié de son poste à la banque pour « abandon de poste ».

C’est une histoire assez dramatique dans ce qu’elle exprime sur le genre humain. Elle regorge d’une violence subtile : on se rend compte que face à la peur, au danger, la plupart des gens deviennent d’un profond égoïsme qui confine à la cruauté.

Suite française, Irène Némirovsky
L’exode de France de 1940

Les « bonnes âmes » que l’on croise dans le roman se retrouvent parfois perverties par la situation, abandonnant leurs bons sentiments dès qu’elles éprouvent l’impression que leur propre confort ou leur propre sécurité est menacée. « Elle réalise qu’on manque de tout partout et se sent subitement moins charitable », écrit Irène Némirovky au début de l’histoire en évoquant l’un de ses personnages, ce qui résume bien le sentiment que l’on retire de Tempête en juin. Et parfois, ces mêmes bonnes âmes s’accrochent à leurs principes et en paient le prix fort.

La guerre frappe tout le monde, et il y a dans ce « tout le monde » une forme d’absurdité.

« Personne, lui sembla-t-il, n’avait été touché [par le bombardement]. Mais après quelques instants de marche, ils virent les premiers morts : deux hommes et une femme. Leurs corps étaient déchiquetés et par hasard leurs trois visages demeuraient intacts, de si mornes, de si ordinaires visages, avec une expression étonnée, appliquée et stupide comme s’ils essayaient en vain de comprendre ce qui leur arrivait, si peu faits, mon Dieu, pour une mort guerrière, si peu faits pour la mort. La femme, de toute sa vie, n’avait pas dû prononcer autre chose que « les poireaux ont encore augmenté » ou bien « qui c’est le cochon qui a sali mes carreaux ? » »

Irène Némirovky nous décrit ces gens ordinaires, capturant par quelques détails des ambiances, des ressentis : « Les rues étaient vides. On fermait les volets de fer des magasins. On n’entendait dans le silence que leur bruit métallique, le son qui frappe si vivement l’oreille les matins d’émeute ou de guerre dans les villes menacées ».

C’est à la fois simple et très imagé. On y voit ces gens qui s’attachent à leurs biens matériels avec passion ce qui, quand on contemple les ravages de cette guerre avec le recul de l’Histoire, paraît si dérisoire. Ces gens qui croient encore pouvoir conserver leurs privilèges à l’heure où la France manque de tout… et qui, parfois, y parviennent. Ces adolescents qui rêvent d’exploits guerriers, voire de tomber au champ d’honneur, sans réaliser qu’ils seront alors morts sans même avoir vécu.

Et il y a une forme d’ironie dans l’idée que ce ne sont pas forcément les plus honnêtes qui s’en sortent le mieux, au contraire.

Dolce

Dans Dolce, deuxième volet de Suite française, on retrouve la mention de quelques personnages de Tempête en juin (d’où la notion de « suite romanesque », c’est une histoire indépendante mais avec quelques « traits d’union »). L’histoire se recentre sur un village occupé les Allemands, et sur trois familles : le couple Montmort, des vicomtes ; Mme Angellier, une bourgeoise dont le fils a été fait prisonnier par les Allemands et qui vit avec sa belle-fille Lucile ; les Labarie, un foyer de paysans.

Le village s’inspire de la vie qu’a menée Irène Némirovsky quand elle était réfugiée loin de Paris, à Issy-l’Évêque.

« On ne laissa dans la pièce que le strict nécessaire : pas une fleur, pas un coussin, pas un tableau. On enfouit dans le grand placard de la lingerie, sous une pile de draps, l’album de la famille, pour dérober aux regards sacrilèges de l’ennemi la vue de la grand-tante Adélaïde en communiante et celle de l’oncle Jules à six mois, tout nu sur un coussin.

Jusqu’à la garniture de la cheminée : deux vases Louis-Philippe qui représentaient des perroquets en porcelaine tenant dans le bec une guirlande de roses, cadeau de noces d’une parente qui venait de loin en loin à la maison et que l’on n’osait offusquer en se débarrassant de son présent – oui, jusqu’à ces deux vases dont Gaston avait dit : « Si la bonne les casse d’un coup de balai, je l’augmente », ceux-là même furent mis à l’abri. Ils avaient été donnés par une main française, regardés par des yeux français, touchés par des plumeaux de France – ils ne seraient pas souillés par le contact de l’Allemand ».

Chaque habitant réagit à sa manière à la présence de l’ennemi : il y a la rancœur, bien sûr, celle de la guerre passée et celle de la guerre en cours, le poids des êtres chers qui sont partis au front et dont on reste sans nouvelles, le poids de ceux qui sont tombés sous les balles ennemies.

Et puis, il y a chez certains l’envie de séparer les choses : pourquoi en vouloir à ces soldats allemands, qui subissent eux aussi la guerre à leur manière ? Les décisions, après tout, se prennent « plus haut » ! Pourquoi les traiter avec mépris, si de leur côté ils se montrent polis ?

« Je suis soldat », dit l’un d’entre eux. « Les soldats ne pensent pas. On me dit d’aller là, j’y vais. De me battre, je me bats. De me faire tuer, je meurs. L’exercice de la pensée rendrait la bataille plus difficile, et la mort plus terrible ».

Et en même temps, ce renoncement à la pensée n’est-il pas ce qui rend la guerre si dramatique ?

La suite de Suite française, il faut en partie la deviner puisqu’elle a été laissée inachevée par Irène Némirovsky. Elle en esquisse tout de même quelques bribes qui vous donneront une idée des pistes envisagées par l’auteur.

C’est un roman à lire, car il révèle la banalité surprenante des gens et de leurs réactions dans des circonstances extraordinaires. Il a sans doute nourri l’imaginaire d’œuvres futures sur cette période, comme Miroir de nos peines de Pierre Lemaitre.


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2 commentaires sur “Suite française, Irène Némirovsky : photographie du peuple dans la guerre

  • Lucas

    Merci pour cet article ! Je ne connaissais pas du tout l’œuvre mais j’ai très envie de remédier à ça !
    Le contexte du roman me fait penser à un autre, Un secret, de Philippe Grimbert. Une histoire de secret de famille lié à l’Holocauste, qui se tisse durant cette période de l’exode de 1940 également.

    Répondre à Lucas
    • Marlène

      Merci pour le commentaire, j’ai ce livre de Philippe Grimbert dans ma pile à lire depuis une éternité, il faut que je m’y plonge car il a l’air très intéressant !

      Répondre à Marlène


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